« 2008-05-10 | Page d'accueil | 2008-05-13 »

11.05.2008

Mon mai à moi

Je passe mon temps regarder les émissions sur mai 68, avec ce soir Hara Kiri, mais je dois reconnaître qu'au fond de moi, je garderai 68 comme ma deuxième naissance, ma venue en France.

Mon père avait quitté le village de Gimenells dans la province de Lerida (Lleida aujourd'hui) et ses beaux parents avec lesquels l'histoire familiale avait tourné au vinaigre. Un viel ami lui avait trouvé du boulot à Merville chez Pippi Frères qui fabriquaient des poteaux électriques en béton.
Nous sommes arrivés en France le dimanche maudit pour Mireille Mathieu, celui où elle finit à l'hôpital suite à un grave accident de la route en rentrant de la célébrissime émission Télédimanche.

Vaillant comme quatre mon père devint vite l'ouvrier à qui le patron confia l'entretien de son jardin après le travail à l'usine et les fins de semaines.
Mes parents avaient acheté quelques chaises une table et des lits pour s'installer à Grenade sur Garonne au confluent de la Save et de la Garonne, dans le nord-ouest toulousain. Le seul luxe dont je me souvienne est ce transistor Philips, au boîtier simili bois, autour duquel nous passions nos soirées.

291e7e27121da5da7b3279b0fe68f3dd.jpg

Les soirées au coin du feu à faire cuire les patates sous la braise resteront dans ma mémoire. Nous amenions, mes frères et moi, un plus pour le frugal repas du soir, des petits gris dont les cachettes n'avaient aucun secret pour nous. Les précautions d'usage (jeûne des gastéropodes) étaient oubliées. Nous les faisions griller brut de ramassage. Un peu de sel par-dessus et la soirée avançait vers l'heure du "bonne nuit les petits" que nous ne connaissions pas faute de télé.

Les piquets de grève fonctionnaient. Pas de travail, pas de salaire. Pas de remboursement des dettes. C'était la crainte chaque fois renouvelée. Les commerçants qui nous avaient vendu à crédit en février allaient-ils venir reprendre leurs biens en mai ? Il n'en fut rien. Je crois que ce transistor et ces chaises-là, nous les avons gardés plus de vingt ans.

J'ai souvent, au coin du feu, vu briller les larmes discrètes de ma mère. A quoi pensait-elle ? A l'impasse dans laquelle nous nous trouvions ? A la gestion de cet échec qui se profilait durant ce mois de mai interminable ?

Des manifestations monstres se déroulaient à Toulouse. Les villages restaient calmes. Les copains de mon père venaient à la maison nous montrer leur trombine sur la photo de la manif parue sur la Dépêche du Midi. Véritable fait d'armes de la résistance au Vieux.
Le soir où De Gaulle parlait à son peuple, pour reprendre la main, je me souviens d'une énorme panne d'électricité. Rien ne nous parvint.

La suite vous la connaissez, mon père qui était pauvre le resta.
La République offrit à ses enfants les marches à franchir. Pas d'ostracisme. L'école était là, fil rouge d'une adolescence flamboyante, insouciante. Le mot chômage n'existait pas.

Vous avez dit quarante ans déjà ?

Bonne lecture.

Jean-Charles Olivan.